dimanche 26 octobre 2025

Accord de partenariat économique : quels impacts sur l’agriculture camerounaise ?

 

Les accords de partenariats économiques (APE) sont des accords commerciaux signées entre l’Union Européenne (UE) et les pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) et dont le but est de favoriser les échanges entre les parties signataires. Les APE interviennent après une série de rencontres entre l’UE et les pays des ACP ayant conduit à la signature de plusieurs accords, notamment la convention de Yaoundé (1963), la convention de Lomé (1975) et l’accord de Cotonou (2000). Les APE représentent donc le volet commercial de l’accord de Cotonou devant être ratifié individuellement par l’UE avec chacune des 7 sous-régions inclues dans les ACP.

Dans la pratique, la signature des APE doivent conduire à la levée des barrières tarifaires de manière asymétrique entre les partis. D’un côté, l’UE supprime immédiatement les barrières tarifaires sur tous les produits provenant des pays signataires, et de l’autre côté, les pays de l’ACP signataires doivent réduire les barrières tarifaires sur les produits en provenance de l’UE d’une proportion négociée et sur une période déterminée par les parties. Ainsi, l’accord de partenariat ratifié par le Cameroun en Juillet 2014 et entré en vigueur en Août 2016 prévoit la levée de 80% des droits de douane sur les produits européens étalé sur une période de 15 ans.

Alors que les pays d’Afrique australe, d’Afrique orientale, des Caraïbes et du Pacifique ont tous signé les APE ensemble, on observe que dans la sous-région Afrique centrale, le Cameroun a signé cet accord de manière solitaire. Cette décision du gouvernement camerounais a suscité de nombreuses questions sur l’opportunité d’une telle démarche. 9 ans après l’entrée en vigueur de l’APE au Cameroun, les bénéfices de cet accord peuvent être questionnés. Aujourd’hui nous nous intéressons à ces bénéfices pour l’agriculture camerounaise, mettant en lumière les opportunités pour l’exportation des produits agricoles et l’impact des exonérations douanières pour l’agriculture camerounaise.

Opportunités d’exportations pour l’agriculture camerounaise

Comme précédemment évoqué, l’entrée en vigueur de l’accord de partenariats économique bilatéral entre le Cameroun et l’UE en Août 2016 a conduit à la levée immédiate de tout droit de douane sur les produits camerounais importé dans les pays de l’UE. Cette disposition apparait donc comme une occasion pour plusieurs secteurs de la production camerounaise de trouver de manière plus aisée un marché pour écouler leurs biens. Le secteur agricole camerounais étant avec le secteur des hydrocarbures les principaux secteurs exportateurs de produit du Cameroun vers l’UE, cette levée de barrière tarifaire apparait comme une aubaine pour les agriculteurs camerounais de pouvoir augmenter leur production sans couts supplémentaires dans la commercialisation de cette dernière. Ainsi, on peut observer entre 2016 et 2019, une augmentation significative des exportations des produits tels que les fèves de cacao, les produits légumineux ou encore des bananes. Cette augmentation est principalement portée par la demande européenne.

En plus de l’augmentation des exportations des produits agricoles sous leur forme primaire, l’APE est également l’occasion pour le Cameroun d’effectuer les premières transformations sur les produits agricoles afin de les exporter avec une plus-value. C’est dans ce sens qu’on observe une augmentation de plus de 100% des exportations du beurre de cacao du Cameroun vers l’UE entre 2016 et 2019 pendant que les exportations de pâte de cacao ont augmenté de plus de 22% sur la même période. L’APE entre le Cameroun et l’UE offre donc au secteur agricole camerounais les possibilités d’augmenter ses recettes tant sur les produits bruts que sur les produits agricoles ayant subit une transformation.



Programmes de développement mis en œuvre dans le cadre des APE

L’APE est un accord commercial qui promeut le partenariat pour le développement. L’accord entre le Cameroun en plus de la levée des barrières tarifaires se manifeste également par la mise en œuvre de programmes de développement sectoriels financés par l’UE ou les agences de développement des pays de l’UE au Cameroun. Ainsi, depuis la signature de l’APE, l’UE a financé des projets telles que le projet « Banana Accompanying Measures » qui avait pour objectif d’accroitre la productivité et la compétitivité dans le secteur bananier au Cameroun ou encore le projet « COLEACP Fit for Market » visant à favoriser la conformité aux normes dans la filière horticulture. De leur côté l’agence française de développement (AFD) et l’agence allemande de développement (GIZ) ont respectivement financé des projets pour l’appui à la Gestion Intégrée des Ressources Agropastorales au Nord Cameroun et pour la promotion du financement agricole au Cameroun.

La mise en œuvre de tous ces programmes dans le secteur agricole au Cameroun montre un intérêt particulier de l’Union Européenne pour le développement du secteur agricole camerounais. Si tous ces programmes visent des objectifs favorables au développement du secteur agricole, on peut cependant remettre en question leur capacité à répondre vraiment aux défis de l’agriculture camerounaise. D’un côté ces programmes visent très souvent au développement des filières qui alimentent le marché européen au détriment de la satisfaction des besoins des populations locales. De l’autre côté quand bien même la vente de produits sur le marché européen rapporterait des revenus dans le secteur agricole camerounais, aucun de ces programmes ne favorise la transformation locale de ces aliments, ce qui favoriserait l’augmentation des recettes perçues dans ce secteur.



Impact des exonérations douanières sur les produits européens pour l’agriculture camerounaise

L’asymétrie dans la levée des barrières tarifaires a poussé l’UE à supprimer toutes les barrières tarifaires sur les produits provenant du Cameroun alors qu’en retour le Cameroun ne supprimera que 80% de ces barrières sur 15 ans. Cet accord qui parait à priori très favorable au Cameroun peut paraitre beaucoup moins favorable lorsqu’on observe de plus près la nature des produits échangés entre les deux parties et le potentiel de gains fiscaux que peuvent rapporter chaque produit. En effet, alors que les produits exportés du Cameroun vers l’UE sont principalement des ressources naturelles sans transformation industrielle, les produits importés par le Cameroun et venant de l’UE sont des produits industriels avec une grande valeur et donc un grand potentiel fiscal pour l’économie camerounaise.

Cette différence de valeurs dans les produits vendus par les deux parties fait que l’économie camerounaise perd beaucoup plus en recette douanière qu’elle n’économise en exonération de de douane à la vente. Le ministère de l’économie de planification et de l’aménagement du territoire (MINEPAT) estime que la moins-value fiscale au 31 Décembre 2023 est de 70,5 milliards pour les produits importés de l’UE et 687,4 millions pour les produits importés de la Grande Bretagne. Ces pertes de recettes fiscales représentent des fonds qui auraient pu permettre de mettre en place des politiques de construction d’infrastructures, de subventions des intrants ou encore de modernisation des équipements afin de développer le secteur agricole au Cameroun.

 

Face à tout ce qui précède, on peut observer que la levée des barrières tarifaires par l’Union Européenne dans le cadre des APE est une opportunité unique pour l’agriculture camerounaise d’importer des biens naturels ou transformés sur un marché assez vaste. Cependant, à la lumière des pertes fiscales enregistrées par l’Etat Camerounais, nous sommes en droit de nous demander si le secteur agricole camerounais n’aurait pas plus bénéficié de politiques adaptées et financé par ces recettes fiscales qui se volatilise ? De la même manière, est-ce que les APE ne pourraient pas être accompagnés par des programmes plus adaptées aux aspirations du secteurs agricole au Cameroun ? Ces questions méritent chacune un développement plus approfondi afin de contribuer au développement du Cameroun.


par ALIMA Vincent

dimanche 10 août 2025

Agriculture en Afrique : Le problème du financement


Introduction

L'agriculture demeure l'épine dorsale de l'économie africaine, employant plus de 60% de la population active du continent et contribuant significativement au PIB de nombreux pays. Pourtant, malgré son importance stratégique, ce secteur fait face à des défis majeurs qui entravent sa modernisation et sa productivité. Au cœur de ces obstacles se trouve un problème fondamental : l'accès insuffisant au financement.

Alors que l'Afrique dispose d'un potentiel agricole immense avec ses 600 millions d'hectares de terres arables, la productivité reste faible comparée aux autres continents. Cette situation paradoxale s'explique en grande partie par les difficultés chroniques de financement que rencontrent les agriculteurs, des petits exploitants familiaux aux entreprises agro-industrielles de moyenne envergure.

Le défi du financement agricole en Afrique ne se limite pas à un simple manque de capitaux. Il s'agit d'un problème systémique qui implique des questions d'accessibilité, d'adaptation des produits financiers aux réalités rurales, et de politiques publiques souvent inadéquates. Cette problématique freine non seulement la croissance du secteur, mais compromet également la sécurité alimentaire et le développement rural durable du continent.

Pourquoi financer l'agriculture ?



Le financement agricole représente bien plus qu'un simple investissement sectoriel ; il constitue un levier stratégique pour le développement économique et social de l'Afrique. Les raisons de prioriser ce financement sont multiples et interconnectées.

Un secteur à fort potentiel économique

L'agriculture africaine présente un potentiel de croissance considérable. Selon la Banque africaine de développement, le secteur pourrait générer jusqu'à 1 000 milliards de dollars d'ici 2030 s'il bénéficiait d'investissements adéquats. Cette projection n'est pas utopique : elle repose sur l'amélioration de la productivité, la réduction des pertes post-récolte, et le développement des chaînes de valeur agricoles.

Le financement permet aux agriculteurs d'acquérir des intrants de qualité, d'adopter des technologies modernes et d'améliorer leurs pratiques culturales. Une étude menée au Kenya a démontré que l'accès au crédit agricole peut augmenter les rendements de 20 à 30% en moyenne, transformant ainsi des exploitations de subsistance en entreprises agricoles viables.

La sécurité alimentaire comme enjeu vital

Avec une population qui devrait doubler d'ici 2050, l'Afrique fait face à un défi alimentaire majeur. Paradoxalement, le continent importe encore 40% de ses besoins alimentaires, représentant une facture de plus de 75 milliards de dollars annuellement. Cette dépendance alimentaire expose les pays africains aux chocs externes et compromet leur souveraineté alimentaire.

Le financement agricole permet d'inverser cette tendance en soutenant la production locale. Lorsque les agriculteurs ont accès au crédit, ils peuvent investir dans des semences améliorées, des systèmes d'irrigation et des équipements qui augmentent significativement leur production. Cette amélioration de la productivité contribue directement à la réduction de l'insécurité alimentaire.

Un moteur de création d'emplois

L'agriculture africaine a un potentiel unique de création d'emplois, particulièrement pour les jeunes qui représentent 60% de la population du continent. Le financement agricole ne se limite pas à la production primaire ; il stimule également le développement d'activités connexes : transformation, commercialisation, transport, et services agricoles.

Chaque emploi créé dans l'agriculture génère en moyenne 2 à 3 emplois dans d'autres secteurs de l'économie rurale. Cette capacité multiplicatrice fait du financement agricole un outil puissant de lutte contre le chômage des jeunes et l'exode rural.

La réduction de la pauvreté rurale

La majorité des pauvres en Afrique vivent en milieu rural et dépendent de l'agriculture pour leur subsistance. Le financement agricole constitue donc un instrument direct de réduction de la pauvreté. En permettant aux petits exploitants d'améliorer leur productivité et d'accéder aux marchés, le crédit agricole augmente leurs revenus et améliore leurs conditions de vie.

Les expériences réussies de microfinance rurale dans plusieurs pays africains démontrent que même de petits montants de crédit peuvent avoir un impact transformateur sur les ménages agricoles, leur permettant de sortir progressivement du cycle de la pauvreté.

Le problème de l'accès au crédit en Afrique

Malgré l'importance cruciale du financement pour l'agriculture africaine, l'accès au crédit demeure un défi majeur pour la majorité des agriculteurs du continent. Cette situation résulte de multiples facteurs structurels et systémiques qui créent un cercle vicieux d'exclusion financière.

Une demande largement insatisfaite

Les statistiques révèlent l'ampleur du problème : seulement 10% des agriculteurs africains ont accès au crédit formel, contre 40% en Asie et 60% en Amérique latine. Cette faible pénétration bancaire en milieu rural africain traduit un énorme déficit de financement estimé à plus de 100 milliards de dollars selon diverses études sectorielles.

La demande de crédit agricole est pourtant réelle et croissante. Les enquêtes menées auprès des exploitants révèlent que plus de 70% d'entre eux expriment des besoins de financement pour améliorer leur production, mais se heurtent à des obstacles insurmontables pour accéder aux services financiers formels.

Des garanties inadaptées aux réalités rurales

Le système bancaire traditionnel exige des garanties que la plupart des agriculteurs africains ne peuvent fournir. Les terres, principal actif des exploitants, ne peuvent souvent pas servir de collatéral en raison de l'absence de titres fonciers formels. En Afrique subsaharienne, moins de 30% des terres agricoles disposent de titres de propriété reconnus par le système bancaire.

Cette situation crée un paradoxe : les agriculteurs possèdent des actifs réels (terres, bétail, équipements) mais ne peuvent les mobiliser pour accéder au crédit. Les banques, de leur côté, considèrent ces actifs comme insuffisamment sécurisés pour justifier l'octroi de prêts.

Des taux d'intérêt prohibitifs

Lorsque le crédit est disponible, il est souvent proposé à des taux d'intérêt excessivement élevés, parfois supérieurs à 20% par an. Ces taux, justifiés par les institutions financières comme une compensation du risque agricole perçu, rendent les investissements agricoles non rentables pour la majorité des exploitants.

La saisonnalité des revenus agricoles aggrave cette situation. Les agriculteurs doivent souvent emprunter pendant la saison sèche et ne peuvent rembourser qu'après la récolte, mais les intérêts s'accumulent pendant toute cette période, alourdissant considérablement le coût du crédit.

L'éloignement géographique et l'insuffisance de l'infrastructure financière

La faible densité du réseau bancaire en milieu rural constitue un obstacle physique à l'accès au crédit. Dans de nombreuses régions africaines, la banque la plus proche se trouve à plus de 50 kilomètres des exploitations agricoles. Cette distance représente un coût et un temps considérables pour des agriculteurs aux ressources limitées.

L'infrastructure de télécommunications défaillante dans certaines zones rurales limite également le développement des services financiers digitaux, qui pourraient pourtant constituer une solution à l'éloignement géographique.

La perception du risque agricole

Les institutions financières perçoivent l'agriculture comme un secteur à haut risque en raison de sa vulnérabilité aux aléas climatiques, aux fluctuations des prix et aux maladies des cultures. Cette perception, souvent amplifiée par un manque de connaissance du secteur, conduit à une aversion systémique au financement agricole.

L'absence de systèmes d'assurance agricole performants amplifie cette perception du risque. Sans mécanismes de protection contre les pertes, les banques préfèrent éviter le secteur agricole plutôt que de s'exposer à des risques qu'elles ne maîtrisent pas.

La complexité administrative

Les procédures d'octroi de crédit sont souvent complexes et inadaptées aux réalités des agriculteurs africains. Les dossiers exigés, les délais de traitement, et les multiples allers-retours découragent beaucoup d'exploitants, particulièrement ceux ayant un niveau d'éducation limité.

Cette complexité administrative contraste avec l'urgence des besoins agricoles. Un agriculteur qui a besoin de semences pour la saison des pluies ne peut attendre plusieurs mois pour obtenir un crédit, sous peine de manquer complètement la campagne agricole.

Le manque d'accompagnement des États



L'insuffisance de l'engagement étatique dans le financement et l'accompagnement de l'agriculture constitue l'une des causes profondes de la crise du financement agricole en Afrique. Malgré les déclarations d'intention et les plans de développement, la réalité révèle un décalage considérable entre les ambitions affichées et les moyens mobilisés.

Des budgets agricoles largement insuffisants

La Déclaration de Maputo de 2003, réaffirmée en 2014 à Malabo, engage les pays africains à consacrer au moins 10% de leur budget national à l'agriculture. Vingt ans après cette promesse, seuls quelques pays respectent cet engagement. La moyenne continentale stagne autour de 4%, et dans certains pays, la part budgétaire allouée à l'agriculture ne dépasse pas 2%.

Cette sous-allocation budgétaire se traduit par une incapacité des États à mettre en place des mécanismes de financement adaptés aux besoins du secteur. Les banques agricoles nationales, quand elles existent, souffrent d'une capitalisation insuffisante qui limite leur capacité d'intervention. Au Sénégal, par exemple, la Caisse nationale de crédit agricole peine à satisfaire la demande croissante de financement rural faute de ressources suffisantes.

L'absence de politiques de garantie efficaces

Les mécanismes de garantie publique, essentiels pour sécuriser les prêts bancaires au secteur agricole, restent embryonnaires dans la plupart des pays africains. Contrairement à des pays comme la France ou l'Inde qui ont développé des systèmes sophistiqués de garantie agricole, l'Afrique accuse un retard considérable dans ce domaine.

Lorsque ces mécanismes existent, ils souffrent souvent de sous-capitalisation, de procédures complexes et d'une mauvaise connaissance par les acteurs du secteur. Le Fonds de garantie des investissements privés en Afrique de l'Ouest (GARI) illustre cette problématique : malgré son potentiel, son utilisation reste limitée en raison de procédures inadaptées et d'une communication insuffisante.

Des subventions mal ciblées et inefficaces

Paradoxalement, de nombreux États africains consacrent des ressources importantes aux subventions agricoles, mais ces interventions sont souvent mal conçues et détournées de leurs objectifs. Les programmes de subvention d'intrants, très populaires politiquement, absorbent une part significative des budgets agricoles sans nécessairement améliorer l'accès au financement des agriculteurs.

Au Malawi, le programme de subvention d'engrais consomme plus de 60% du budget agricole national, mais n'a pas réussi à créer un système de financement durable pour l'agriculture. Ces ressources auraient pu être mieux utilisées pour capitaliser des institutions financières rurales ou créer des mécanismes de garantie.

L'absence de cadres réglementaires incitatifs

La plupart des pays africains ne disposent pas de cadres réglementaires spécifiques favorisant le financement agricole. Les réglementations bancaires, souvent calquées sur les standards internationaux, ne prennent pas en compte les spécificités du secteur agricole africain.

L'absence de réglementation sur les produits financiers innovants limite également le développement de solutions adaptées. Les contrats de financement islamique, les systèmes de paiement différé liés aux cycles agricoles, ou les mécanismes de financement basés sur les revenus futurs peinent à se développer faute d'un cadre juridique approprié.

Le déficit d'investissement dans l'infrastructure rurale

L'État a un rôle crucial dans la provision d'infrastructures de base qui conditionnent l'efficacité des investissements agricoles privés. Or, l'Afrique accuse un déficit majeur en matière d'infrastructures rurales : routes, électricité, télécommunications, installations de stockage et de transformation.

Ce déficit d'infrastructure décourage les investissements privés dans l'agriculture et limite l'efficacité des financements accordés. Un agriculteur qui obtient un crédit pour améliorer sa production mais ne peut pas acheminer ses produits vers les marchés en raison du mauvais état des routes voit sa capacité de remboursement compromise.

La faiblesse des systèmes de recherche et d'encadrement agricole

Les services publics de recherche et de vulgarisation agricole, essentiels pour améliorer la productivité et réduire les risques, sont largement sous-financés dans la plupart des pays africains. Cette situation crée un cercle vicieux : les faibles rendements maintiennent les agriculteurs dans la pauvreté et les empêchent d'accéder au crédit, tandis que l'absence de financement limite leur capacité à adopter des technologies améliorées.

L'exemple du Rwanda, qui a massivement investi dans ses services de vulgarisation agricole avec un système de coopératives appuyées par l'État, démontre l'impact positif d'un accompagnement public efficace sur l'accès au financement agricole.

Conclusion

Le problème du financement agricole en Afrique révèle les défaillances profondes d'un système qui peine à reconnaître et à soutenir le potentiel transformateur de l'agriculture. Cette situation n'est pas une fatalité : elle résulte de choix politiques et de défaillances institutionnelles qui peuvent être corrigés.

La résolution de cette problématique nécessite une approche holistique impliquant tous les acteurs : États, institutions financières, organisations paysannes, et partenaires au développement. Il s'agit de construire un écosystème financier rural adapté aux réalités africaines, qui reconnaisse les spécificités du secteur agricole tout en exploitant les opportunités offertes par l'innovation financière et technologique.


par ALIMA Vincent

L'avenir de l'agriculture africaine, et par extension la sécurité alimentaire et le développement économique du continent, dépend largement de la capacité des acteurs à relever ce défi du financement. Les solutions existent, les expériences réussies peuvent être répliquées, mais cela exige une volonté politique forte et une coordination efficace entre tous les intervenants de la chaîne de financement agricole.

 


dimanche 29 juin 2025

Cultures de rentes vs cultures vivrières : Quelle orientation pour les pays Africains ?

 

Selon un rapport de la Banque africaine d’exportation et d’importation, les pays Africains dépensent en moyenne 50 milliards de dollar chaque année pour l’importation de la nourriture. Paradoxalement les produits agricoles font également parti des produits les plus exportés par les pays africains. Cette situation contradictoire provient des politiques agricoles des pays africains, orientant souvent les choix de cultures agricoles vers les cultures de rente au détriment des cultures vivrières.

La culture de rente désigne une pratique agricole visant à générer des profits à partir de la vente de produits cultivés, plutôt que la consommation personnelle. Elle se distingue de la culture vivrière qui est destinée à l’autoconsommation. Les principales cultures de rente en Afrique sont le café, le thé, le cacao, le tabac et le coton. Les cultures vivrières elles, couvrent un large éventail de légumes, tubercules, céréales et fruits consommés à travers le continent.

Un clivage hérité de la colonisation


L'opposition entre cultures de rente et cultures vivrières en Afrique trouve en grande partie ses racines dans l’histoire coloniale du continent. Avant l’arrivée des puissances coloniales, les systèmes agricoles africains étaient largement orientés vers la subsistance locale, avec des pratiques agricoles diversifiées, adaptées aux conditions écologiques et sociales des différentes régions. Les communautés produisaient ce qu’elles consommaient, échangeaient localement, et les surplus étaient stockés ou redistribués selon des logiques sociales, souvent solidaires.

Les cultures de rente ont été introduit en Afrique par les puissances coloniales aux 19e et 20e siècles. L’introduction forcée des cultures telles que le coton, le café ou le cacao avaient pour but d’approvisionner les métropoles Européennes et notamment leurs industries en produits tropicaux. Ce processus a impliqué la transformation des paysans africains d’une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale intégrant de nouvelles cultures et de plus grands espaces de production.

Cette spécialisation forcée répondait à une logique strictement coloniale : faire des colonies des réservoirs de matières premières bon marché, en maintenant les populations rurales dans une position de dépendance économique. Les infrastructures agricoles (routes, chemins de fer, entrepôts) étaient d’ailleurs pensées pour relier les zones de production aux ports d’exportation, sans souci de développement intérieur. En parallèle, les cultures vivrières furent délaissées, voire dévalorisées, n’ayant pas de "valeur" dans les circuits commerciaux coloniaux. Cette politique de spécialisation a eu des conséquences durables : elle a déséquilibré les systèmes agricoles, réduit la diversité alimentaire, fragilisé la sécurité alimentaire locale et introduit une dépendance des paysans aux revenus plutôt qu’à l’autoconsommation.

Enjeux contemporains : entre sécurité alimentaire et revenus agricoles



Les cultures vivrières jouent un rôle central dans l’alimentation des populations africaines, tant rurales qu’urbaines. Manioc, mil, sorgho, maïs, igname, riz local ou encore légumes traditionnels constituent la base de l’alimentation dans de nombreux pays du continent. Leur production, en grande partie assurée par de petites exploitations familiales, est indispensable pour assurer une souveraineté alimentaire durable.

Pourtant, ces cultures souffrent d’un manque criant de reconnaissance dans les politiques agricoles nationales. Le soutien technique, les infrastructures de transformation ou de stockage, les crédits agricoles, ainsi que la recherche agronomique, sont largement orientés vers les filières d’exportation. Les producteurs vivriers restent ainsi confrontés à des rendements faibles, à une forte exposition aux aléas climatiques, et à des difficultés d’accès aux marchés urbains. Ce désintérêt politique fragilise la sécurité alimentaire, obligeant certains pays à importer massivement des denrées de base malgré leur potentiel agricole.

À l’opposé, les cultures de rente occupent une place stratégique dans les économies africaines. Le coton, le cacao, le café, l’hévéa ou encore l’anacarde génèrent d’importantes recettes d’exportation, des emplois agricoles et non agricoles, et constituent des sources de devises essentielles pour les États. Elles permettent également à certains producteurs d’améliorer leurs revenus, notamment lorsqu’ils sont intégrés à des chaînes de valeur organisées.

Cependant, cette dépendance à l’exportation comporte de nombreux risques. Les prix des matières premières agricoles sont volatils et fixés sur les marchés internationaux, exposant les producteurs aux chocs externes sans filet de sécurité. En outre, les cultures de rente, souvent pratiquées en monoculture, contribuent à la dégradation des sols, à la déforestation, et parfois à la raréfaction des terres disponibles pour l’agriculture vivrière. Dans certaines régions, l’extension des cultures de rente s’est accompagnée d’un accaparement de terres, souvent au détriment des communautés locales.

Quelle implication pour les politiques agricoles ?

Face à ces tensions et déséquilibres, il est urgent de repenser les politiques agricoles africaines pour dépasser l’opposition entre cultures de rente et cultures vivrières. Il ne s’agit pas d’abandonner l’une au profit de l’autre, mais de construire des modèles de coexistence intelligents et durables.

Des stratégies hybrides existent : certaines exploitations combinent des cultures de rente à haute valeur ajoutée avec des cultures vivrières destinées à l’autoconsommation ou à la vente locale. Ce modèle d’agriculture diversifiée permet d’assurer une sécurité alimentaire minimale tout en profitant des opportunités économiques liées à l’exportation.

Cela nécessite néanmoins un accompagnement structuré des populations rurales : accès à l’information, formation, appui-conseil, et dispositifs de planification agricole. Les États doivent jouer un rôle actif en mettant en place des politiques de financement ciblé, notamment à travers des subventions aux intrants vivriers, des infrastructures adaptées (routes rurales, marchés de gros, unités de transformation locale), et un accès facilité au crédit agricole.

Enfin, il est fondamental de revaloriser les cultures vivrières. Cela passe par leur intégration dans les circuits de transformation locale, le développement de labels de qualité, et la structuration de chaînes de valeur locales et régionales. L’agriculture vivrière ne doit plus être perçue comme un simple moyen de survie, mais comme une composante essentielle de la modernisation agricole en Afrique.

 


L'opposition entre cultures de rente et cultures vivrières en Afrique n’est pas simplement une réalité agricole ou économique : elle est le reflet d’une histoire, d’une structure de dépendance, et de choix politiques qui continuent d’influencer la trajectoire des systèmes alimentaires africains. Alors que les cultures de rente demeurent des leviers importants pour l’exportation et les recettes publiques, les cultures vivrières, elles, sont le socle de la sécurité alimentaire et de la stabilité sociale du continent.

Réconcilier cultures de rente et cultures vivrières, c’est refuser le dilemme imposé entre nourrir les marchés mondiaux ou nourrir sa propre population. C’est aussi poser les bases d’une agriculture africaine souveraine, résiliente et durable, capable de répondre aux défis du 21e siècle.


Par Alima Vincent

lundi 16 juin 2025

Qu’est ce que la déclaration de Malabo ?



 Présentation de la déclaration de Malabo

La déclaration de Malabo sur la croissance et la transformation accélérées de l'agriculture en Afrique pour une prospérité partagée et de meilleures conditions de vie est un accord signé par les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union Africain réunis à Malabo le 27 juin 2014.

La signature de cet accord intervient 11 ans après l’accord de Maputo qui a donné naissance au Programme détaillé de développement de l’Agriculture Africaine (PDDAA). La déclaration de Malabo vient réaffirmer la volonté des Etats Africains de lutter contre la faim et la pauvreté à travers le développement du secteur agricole et la coopération régionale.

Les engagements de la déclaration de Malabo

La déclaration de Malabo comporte sept (7) engagements adoptés par les états africains. Il s’agit de :

1-      Le réengagement en faveur des valeurs et des principes fondamentaux qui définissent le PDDAA :  ici les états s’engagent à avoir des politiques conformes aux principes du PDDAA à savoir entre autres la recherche d'une croissance tirée par l'agriculture pour atteindre la sécurité alimentaire et nutritionnelle, l'exploitation des complémentarités et de la coopération régionales pour stimuler la croissance, l'application des principes de planification concrète, d'efficacité politique, de dialogue, d'évaluation et de responsabilité, dans tous les programmes du NEPAD et le recours aux partenariats et aux alliances, notamment entre les agriculteurs, l'agrobusiness et la société civile

2-      L’engagement à renforcer le financement des investissements dans l'agriculture : ici les états s’engagent à améliorer le financement agricole en allouant au moins 10% des dépenses publiques à l’agriculture, en créant un environnement politique et institutionnel, ainsi que des systèmes d'appui appropriés pour promouvoir l’investissement privé dans le secteur agricole.

3-      L’engagement à éliminer la faim au plus tard en 2025 : Les états Africains par cet engagement se sont fixés pour objectif d’éliminer la faim en Afrique au plus tard en 2025. Les mesures identifiées pour atteindre ces objectifs sont l’accélération de la croissance agricole, la réduction de moitié des pertes post-récoltes, les initiatives de protection sociale axées sur les groupes vulnérables et intégrant les mesures visant à accroître la productivité agricole et l’amélioration de l’état nutritionnel notamment avec l’élimination de la malnutrition infantile.

4-      L’engagement à réduire la pauvreté de moitié au plus tard en 2025, grâce à une croissance et à une transformation inclusive de l'agriculture : Cet engagement vise à créer un environnement politique et institutionnel visant à maintenir une croissance annuelle du PIB agricole d'au moins 6%, établir les partenariats publics-privé dans les chaines de produits agricoles prioritaires ayant des liens et avec les petites exploitations agricoles et créer des possibilités d’emploi dans les chaînes

5-      L’engagement à stimuler le commerce intra-africain des produits et services agricoles : Les états d’engagent ici à prendre des mesures pour favoriser le commerce de produits agricoles entre états africains. Ces mesures visent à tripler le commerce intra-africain des services et produits agricoles avant 2025, créer un environnement politique et institutionnel pour simplifier et officialiser les pratiques commerciales et accélérer la mise en place de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC)

6-      L’engagement à renforcer la résilience des moyens de subsistance et des systèmes de production en Afrique face aux aléas et autres risques liés au climat : Cet engagement vise à faire en sorte que, d’ici à 2025, au moins 30% des fermiers, éleveurs et pêcheurs puissent résister aux risques climatiques et météorologiques, accroître les investissements pour les initiatives de renforcement des capacités de résistance et intégrer la gestion de la résilience et des risques dans nos politiques, stratégies et plans d'investissement.

7-      L’engagement à faire preuve de responsabilité mutuelle dans les actions et les résultats : Cet engagement en appel à la solidarité des pays Africains dans la mise en œuvre et le bilan des mesures de cette déclaration

Mise en œuvre et bilan des engagements

Les engagements de la déclaration de Malabo sont mis en œuvre par les différents gouvernements parti prenantes à travers les Plans nationaux d'investissement agricole (PNIA). Ces documents de planification du développement du secteurs agricole étaient supposé être élaboré par tous les états au plus tard en 2018.

Le bilan des engagements de la déclaration de Malabo est évalué tous les deux ans par l’Union Africaine et le NEPAD. Le dernier rapport publié en 2024 montre que certains pays n’ont pas encore mis en place les PNIA supposé être effectifs depuis 2018. De plus, l’atteinte des objectifs supposés être atteint en 2025 telles que l’éradication de la faim et la réduction de moitié de la pauvreté semblent compromise aux vues de l’inefficacité des politiques appliquées par une partie des états Africains.

Par Alima Vincent

Accord de partenariat économique : quels impacts sur l’agriculture camerounaise ?

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